Objectif Terre
Universite Laval

Le consensus comme modèle de gestion des forêts

Entretien avec le Dr Chimère Diaw, secrétaire exécutif du Réseau africain de forêts modèles (RAFM)

La réduction des émissions causées par le déboisement et la dégradation des forêts, plus la conservation (REDD+), a placé les forêts au cœur du prochain régime climatique. Si au Nord l’affaire semble entendue, dans plusieurs pays du Sud, l’enchevêtrement de propriétés coutumières, de titres fonciers et de droits de tenure pourrait entraver la capacité des bailleurs de fonds, privés et publics, d’appliquer des solutions globales à l’échelle locale sans perturber le fragile équilibre entre les populations vivant de la forêt et les autres acteurs du secteur forestier. À cet égard, l’expérience des « forêts modèles » est instructive dans la mesure où, depuis plus de vingt ans, elle constitue un laboratoire de gestion durable et consensuelle de larges espaces forestiers impliquant tous les acteurs concernés, des paysans aux travailleurs forestiers, en passant par les ministères et l’industrie. À la lumière de son expérience, le secrétaire exécutif du Réseau africain de forêts modèles (RAFM), le Dr Chimère Diaw, expose les risques et les occasions de progrès que représente la REDD+.

Propos recueillis par Julie Hagan

ChimereDiaw (RAFM)

Chimère Diaw a développé deux forêts modèles au Cameroun (Campo Ma'an ; Dja et Mpomo). Il pilote présentement un projet dans la région de Mayombe, en RD Congo. Photo: Gabriel Sarasin

Objectif Terre Quelle est la différence entre une forêt modèle et une forêt communautaire ?

Chimère Diaw – Une forêt modèle se définit par six principes. C’est d’abord un partenariat volontaire de tous les acteurs d’un territoire forestier. Ensuite, c’est un territoire multifonctionnel de très grande envergure, à l’intérieur duquel nous avons des entités comme des forêts communautaires, des concessions forestières et des aires protégées. Une forêt modèle est censée représenter cette diversité d’usages fonciers. La troisième caractéristique est que tous les acteurs de ce « paysage » prennent un engagement commun pour la durabilité. Le quatrième principe, c’est la gouvernance. L’ensemble de ces acteurs se retrouve au sein d’un même conseil d’administration, auquel s’ajoutent d’autres structures de gouvernance dans lesquelles on peut formuler des projets, développer l’équité, etc. Cinquièmement, une forêt modèle est un programme d’activités. C’est ce qui lui confère sa spécificité. C’est là que les gens développent leur plan stratégique et leur plan de travail annuel. Le sixième principe, c’est la mutualisation des connaissances et le réseautage, puisque le fondement d’une forêt modèle est le développement des capacités, des savoir-faire et des échanges.

OT – Pourquoi est-il si difficile d’implanter des décisions globales, telles que la REDD+, à l’échelle locale ? Quels sont les obstacles qu’il faut surmonter ?

CD – La grande difficulté est le manque de connexion entre les régimes globaux et les dynamiques locales qui, dans beaucoup de cas, sont restées invisibles ou ont été mises de côté. Or, elles sont toujours là et elles occupent beaucoup de place. Dans le cas de la REDD, la question qui se pose est : « À qui appartient le carbone ? » Par conséquent, il y a une pression pour sécuriser les droits au carbone. Or, en Afrique, nous avons des systèmes de propriété très fluides, qui sont rarement reconnus, et qui entrent quelques fois en opposition avec le droit officiel. Lorsqu’on prend la question des autochtones, dans beaucoup de systèmes, ils n’ont pas développé de stratégies foncières, bien qu’ils aient développé des stratégies d’accès aux ressources par la chasse et par la cueillette. La REDD soulève donc des questions totalement nouvelles. On ne peut pas concevoir le développement d’initiatives REDD sans réfléchir sur les différents types de droits qui s’appliquent, dans la réalité, à différents espaces. Admettons que quelqu’un vienne avec une proposition de faire une concession de conservation : qui va recevoir les crédits REDD ? Quelle sera la part de l’État ? Quelle sera la part des détenteurs coutumiers ? Quelle sera la part des municipalités ? Ce sont des questions qui vont se poser et auxquelles il ne sera pas facile de répondre, malgré l’expérience que nous avons de ces problématiques, dans beaucoup de pays.

OT – Les conflits fonciers peuvent-ils faire obstacle à l’implantation de la REDD ?

CD – Absolument. Si on ne règle pas ces conflits, s’il n’y a pas de mécanismes pour faire face à la mal-gouvernance du foncier et à l’illégitimité foncière, rien de tout cela ne va fonctionner. Pour y parvenir, nous croyons qu’il faut tenir compte du pluralisme juridique et avoir des mécanismes appropriés. Dans les forêts modèles, nous n’attaquons pas ce problème de front. Toutefois, il s’agit d’une plate-forme de résolution implicite, parce que les forêts modèles ne proposent pas un nouvel usage des terres. Elles n’entrent donc pas en compétition avec les autres usages, comme le ferait une aire protégée, par exemple. Chacun se présente à la table avec son propre bagage foncier, ses propres revendications. Tous les titres ont leur place, ce qui en fait un mécanisme où sont mis entre parenthèses les conflits fonciers immédiats pour formuler un certain nombre de questions, qui peuvent inclure la question foncière et qui sont basées sur les intérêts de chacun.

Diversité d’usages de la forêt modèle de Dja et Mpomo

Une des caractéristiques des forêts modèles est la grande diversité d’usages qui s’y côtoient. Ci-dessus, les divers modes d’occupation du territoire de la forêt modèle de Dja et Mpomo (Cameroun).

Il y a deux grandes approches de résolution alternative des conflits : l’approche fondée sur les droits (right-based) et celle fondée sur les intérêts (interest-based). Les forêts modèles sont basées sur les intérêts, elles sont basées sur des processus narratifs de négociation, de médiation et de compromis qui permettent de repositionner le conflit foncier de telle manière que, à travers les intérêts, on peut avancer vers la résolution d’un certain nombre de problèmes. Dans une question comme la REDD, s’il y a une plate-forme comme celle-là où la question est posée avec une démarche de recherche-action, d’autocorrection et d’apprentissage, on peut effectivement attaquer des questions de transformation des usages fonciers, de transformation des dynamiques foncières, de récupération d’une rente REDD, mais dans des stratégies qui sont des stratégies de développement durable. On n’est pas directement dans le conflit, on se déplace pour voir ce qu’on peut faire. Parce que les fondements du conflit foncier, c’est le conflit entre des valeurs non comparables. Comment comparer mon droit historique avec le titre d’exploitation donné par l’État à un tiers ? Ce sont des questions qu’on ne peut pas régler. Au lieu de s’y attaquer de façon frontale, dans le contexte des forêts modèles, on préfère changer d’approche.

OT – Toujours par rapport au foncier, quels changements d’attitude ce modèle requiert-il des populations locales ?

CD – La forêt modèle du Mayombe (en RD Congo) est la première forêt modèle en Afrique qui veut faire du foncier un de ses thèmes. Ce sont eux qui décident. Nous allons donc les accompagner et nous verrons quels seront les résultats. Mais a priori le foncier peut évoluer comme il veut dans une forêt modèle. La forêt modèle n’en fait pas une cible directe, bien que son fonctionnement affecte la gouvernance foncière, parce que des gens qui ont des intérêts fonciers différents s’y retrouvent. Si le conflit foncier n’est pas aigu, il est probable que les gens puissent vivre sans même en parler. En revanche, s’il est sérieux, il est presque impensable qu’une forêt modèle puisse exister sans poser cette question, puisqu’elle devient une question centrale qui intéresse tous les acteurs. Dans sa dynamique même, la forêt modèle est appelée à influencer les comportements fonciers, mais pas de façon délibérée.

OT – Qu’est-ce qui fait la spécificité des « forêts modèles » par rapport à d’autres initiatives de gestion durable des forêts ?

Forêt modèle de Campo Ma'an

Femmes pratiquant la cueillette dans la forêt modèle de Campo Ma'an (Cameroun). Photo: Marie-Claude Simard

CD – Je vais citer quelques caractéristiques des forêts modèles qui en décrivent bien la spécificité. La première, à mon avis, qui est une différence centrale par rapport à d’autres initiatives, est que les gens sont propriétaires de leur propre processus de développement. C’est la rupture avec l’approche projet. Les forêts modèles, ce n’est pas un projet, c’est un projet de vie. C’est un véhicule qui appartient aux gens eux-mêmes pour conduire leur projet de vie sur plusieurs générations. En Ontario, ils disent « une forêt pour sept générations », nous, nous disons « une forêt pour cent ans ». C’est pour frapper l’imagination des gens, pour qu’ils comprennent que nous ne sommes pas dans des cycles de deux ou trois ans. Les forêts modèles deviennent ainsi des matrices d’intégration de plusieurs projets. C’est une différence majeure.

Nous ne sommes pas dans une logique de projets de compensation visant les gens qui ont perdu des terres autour d’une aire protégée. Nous ne sommes pas non plus dans une logique de projets de substitution où, parce qu’on veut créer une aire protégée, on distribue des cadeaux. La différence fondamentale, c’est cette appropriation du développement par les gens eux-mêmes et par un véhicule crédible, quelque chose auquel ils peuvent croire. Parce que c’est un mécanisme de gouvernance qui est très simple. Tout le monde vient, on met tous nos biens ensemble, on a un outil qui nous appartient à tous, puis on négocie nos projets sur le territoire.

Réseau international des forêts modèles

Le concept de « forêt modèle » est né au Canada au début des années 1990 pour inciter les divers acteurs d’un espace forestier (travailleurs forestiers, environnementalistes, gouvernements, autochtones et communautés locales) à collaborer dans une optique de gestion durable de la ressource et de complémentarité des usages. Il respecte six grands principes : vaste partenariat, vaste paysage, engagement à la durabilité, bonne gouvernance, vaste programme d’activités reflétant les valeurs des intervenants et engagement à la mutualisation du savoir, au renforcement des capacités et à la mise en réseau.

Fort de cette expérience, le Canada a lancé un programme international de forêts modèles lors du Sommet de Rio (1992). Aujourd’hui, on compte plus de 50 forêts en activité dans 20 pays, réunis au sein du Réseau international de forêts modèles (RIFM) et de sept réseaux régionaux. Bien que le concept soit né dans un pays en partie francophone, jusqu’à maintenant, le Canada (14 forêts modèles) et le Cameroun (avec deux forêts : Campo Ma’an, ainsi que Dja et Mpomo) sont les seuls membres de l’OIF à avoir implanté des forêts modèles sur leur territoire. Des projets sont toutefois en développement au Maroc, en Tunisie, en Algérie et en RD Congo. Afin de contribuer au déploiement du modèle en Afrique, le Réseau africain de forêts modèles (RAFM) a été créé en 2009.

Sources
Portail du Réseau international de forêts modèles. RIFM
Page du Réseau africain de forêts modèles. RIFM.

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